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FRENCH ALLOW ANTISEMITISM (A. Finkielkraut) (2003)



ANTISEMITISME ADMIS en FRANCE (A. Finkielkraut) (2003)
Finkielkraut Alain, Au nom de l'Autre, réflexions sur l'antisémitisme qui
vient, Gallimard, 2003
(p.9)
1 . Vigilances
Pendant cinquante ans, les Juifs d'Occident ont été protégés par le bouclier
du nazisme. Hitler, en effet, avait, comme l'a écrit Bernanos, déshonoré l'
antisémitisme.
On croyait ce déshonneur définitif. Il n'était peut-être que provisoire. Ce
qu'on prenait pour un acquis apparaît rétrospectivement comme un répit. Et
c'est en France, le pays d'Europe qui compte le plus grand nombre de Juifs,
que la parenthèse se ferme de la façon la plus brutale. Des synagogues sont
incendiées, des rabbins sont molestés, des cimetières sont profanés, des
institutions communautaires mais aussi des universités doivent faire
nettoyer, le jour, leurs murs barbouillés, la nuit, d'inscriptions
ordurières. Il faut (p.10) du courage pour porter une kippa dans ces lieux
féroces qu' on appelle cités sensibles et dans le métro parisien; le
sionisme est criminalisé par toujours plus d'intellectuels, l'enseignement
de la Shoah se révèle impossible à l'instant même où il devient obligatoire,
la découverte de l' Antiquité livre les Hébreux au chahut des enfants,
l'injure « sale juif»> a fait sa réapparition (en verlan) dans presque
toutes les cours d'école. Les Juifs ont le coeur lourd et, pour la première
fois depuis la guerre, ils ont peur.

Peur où se mêlent étrangement les deux sentiments contradictoires de la
sidération et de la répétition. On est affolé, mais pas dépaysé car tous ces
incidents ont des précédents, toutes ces attaques éveillent un écho et
ravivent d' anciennes blessures; il n'y a rien dans la haine des Juifs qui
ne rappelle quelque chose. Gagnés par l'accablement, ses destinataires ont
donc tendance à se dire : « Quand c'est fini, ça recommence... Le passé
n'était pas dépassé; tapi dans les replis de la doxa, il faisait le mort en
attendant des jours meilleurs. Nous y sommes. Les tabous sont renversés, la
censure est levée, le verrou saute : après (p.11) cinquante ans, l'enfer
sort du purgatoire, le mal s' ébroue et s'étale à l'air libre. " Vieux
démons, nouveaux débats : c' est le titre tout naturel du grand colloque
international sur l'antisémitisme en Occident qu'a organisé à New York, du
11 au 14 mai 2003, l'Institut YIVO de recherche juive.

Le texte de présentation de la rencontre enfonce le clou en ces termes :
 Pour nombre d' observateurs, le refoulé a brusquement fait retour. L'Europe
politique, sociale, culturelle semble une fois encore défigurée par son
préjugé le plus ancien et le plus ignoble. "

Les observateurs ont assurément raison : l' antisémitisme n'est pas une idée
neuve en Europe. Ils font fausse route cependant, et on s'égare avec eux
quand on rabat ce qui arrive sur ce qui est arrivé, comme l'expérience
historique pourtant engage à le faire. Voir le déjà-vu dans l'événement,
c'est, sous l' apparence de la sagesse, rêver les yeux ouverts. Invoquer
l'inconscient et le déchaînement périodique de ses pulsions immuables, c'est
se faciliter la tâche. Parler de retour, c'est enfermer les nouveaux démons
dans de vieux schémas. Jeunes démons, vieux schémas : si (p.12) nous voulons
affronter la réalité, nous devons scier les barreaux de notre prison
rétrospective. Les Juifs, ces familiers du pire, ont " une âme insurprenable
", a dit, citant Rebecca West, Leon
Wieseltier, le responsable des pages littéraires du magazine The New
Republic. C'est là, justement, que le bât blesse : la compréhension du monde
qui vient demande une âme surprenable. Il ne suffit pas d'être sans
illusions pour accéder au vrai. Le pessimisme n'a pas droit à la paresse :
même les mauvaises nouvelles peuvent être nouvelles; même les démons peuvent
être dans la fleur de l'âge et piaffer d'innocence.

- Quelles sont les fondations de l'Europe d'aujourd'hui ? Repose-t-elle sur
la culture, c'est-à-dire sur une admiration partagée pour quelques immortels
: Dante, Shakespeare, Goethe, Pascal, Cervantès, Giotto, Rembrandt, Picasso,
Kant, Kierkegaard, Mozart, Bartok, Chopin, Ravel, Fellini, Bergman ?
S'inscrit-elle dans la continuité d'une histoire glorieuse ? . Veut-elle
faire honneur à des ancêtres communs ? Non, elle brise avec une
histoire sanglante et n'érige en devoir que la mémoire du mal radical. Sous
le choc de Hitler, (p.13) notre Europe ne s'est pas contentée de répudier
l'antisémitisme, elle s' est comme délestée d'elle-même en passant d'un
humanisme admiratif à un humanisme révulsif, tout entier contenu dans les
trois mots de ce serment : " Plus jamais ça ! " Plus jamais la politique de
puissance. Plus jamais l'empire. Plus jamais le bellicisme. Plus jamais le
nationalisme. Plus jamais Auschwitz.

Avec le temps, le souvenir d'Auschwitz n'a subi aucune érosion ; il s'est,
au contraire, incrusté. L'événement qui porte ce nom, écrit justement
François Furet, " a pris toujours plus de relief comme accompagnement
négatif de la conscience démocratique et incarnation du Mal où conduit cette
négation ". Pourquoi précisément l'Holocauste ? Pourquoi Auschwitz et non d'
autres carnages doctrinaux, d'autres oeuvres de haine ? Parce que l'homme
démocratique, l'homme des Droits de l'homme, c' est l'homme quel qu'il soit,
n'importe qui, le premier venu, l'homme abstraction faite de ses origines,
de son ancrage social, national ou racial, indépendamment de ses mérites, de
ses états de service, de son talent. En proclamant le droit de la race des
Seigneurs à purger (p.14) la terre de peuples jugés nuisibles, le credo
criminel des nazis, et lui seul, a explicitement pris pour cible l'humanité
uni .verselle. Comme l'a écrit Habermas : « Il s' est passé, dans les camps
de la mort, quelque chose que jusqu' alors personne n'aurait simplement pu
croire possible. On a tou- ché là-bas à une sphère profonde de la solidarité
entre tout ce qui potte face humaine. " C' est d' ailleurs pour cette raison
et pas seulement du fait de son engagement dans la guerre contre le nazisme
que l'Amérique indemne s'est crue autorisée, comme l'Europe ravagée, à bâtir
au coeur de sa capitale un musée de l'Holocauste et à faire de ce musée un
point de repère national. L'assaut méthodique et sans précédent contre l'
autre homme dont l'Europe a été le théâtre renvoie à l'Amérique, plus qu' à
toute autre collectivité politique, l'image inversée d'elle-même. La
démocratie du Nouveau Continent a ceci de spécifique, en effet, qu' elle
n'est pas seulement constitutionnelle : elle est consubstantielle à la
nation. Il n'y a pas de distinction possible, dans cette patrie sans Ancien
Régime, entre le régime politique et la patrie : la forme est le contenu du
sentiment national ; l'identité s' incarne dans la statue de la Liberté.
Certes, et
c'est le moins qu'on puisse dire, l'Amérique n'a pas (p.15) toujours été à
la hauteur de sa définition : un musée de l'Esclavage aurait indubitablement
sa place à Washington. Ce serait cependant chercher une mauvaise querelle
aux États-Unis que de les soupçonner de vouloir fuir, dans la confortable
évocation d'un génocide lointain, la prise en compte de leurs propres
turpitudes. Une stupeur sincère et une horreur sacrée ont inspiré l'
édification de ce mémorial. Comme le rappelait fortement le conseil chargé
de sa préparation : « Événement à signification universelle, l'Holocauste a
une importance spéciale pour les Américains. Par leurs actes et par leurs
paroles, les nazis ont nié les valeurs fondatrices de la nation
américaine. »

L' Amérique démocratique et l'Europe démocratique ressourcent leurs
principes communs dans la commémoration de la Shoah. Mais il y a une
différence : l' Amérique est victorieuse ; l'Europe cumule les trois rôles
de vainqueur, de victime et de coupable. La solution finale a eu lieu sur
son sol, cette décision est un produit de sa civilisation, cette entreprise
a trouvé des complices, des supplétifs, des exécutants, des sympathisants et
même des apologistes bien au-delà des (p.16) frontières de l' Allemagne.
L'Europe démocratique a eu raison du nazisme, mais le nazisme est européen.
La mémoire rappelle sa vocation à l' Amérique, et à l'Europe sa fragilité.
Elle ratifie le credo du Nouveau Monde et prive l'ancien de toute assise
positive. Elle est pour celui-ci un abîme, pour celui-là une confirmation.
Elle nourrit simultanément le patriotisme américain et l' aversion
européenne à l'égard de l'eurocentrisme. Ce qui unit l'Europe d'aujourd'hui,
c'est le désaveu de la guerre, de l'hégémonisme, de l'antisémitisme et, de
proche en proche, de toutes les catastrophes qu'elle a fomentées, de toutes
les formes d'intolérance ou d' inégalité qu' elle a mises en oeuvre. Tandis
que la sentinelle américaine du "Plus jamais ça" se préoccupe des menaces
extérieures, l'Europe postcriminelle est, pour le dire avec les mots de
Camus, un "juge-pénitent" qui tire toute sa fierté de sa repentance et qui
ne cesse de s'avoir à l'oeil. « Plus jamais moi'." promet l'Europe, et elle
se tue à la tâche. L' Amérique démocratique combat ses adversaires; l'Europe
ferraille avec ses fantômes, si bien que l'invitation à la vigilance se
traduit là-bas par la défense (parfois peu regardante sur les moyens) du
monde libre et ici par l'insubmersible banderole : " Le fascisme ne passera
pas."

(p.20) Ayant évidemment voté avec la majorité républicaine, je partage son
contentement. Comme la foule des réfractaires au Matin brun, je suis soulagé
et je savoure le triomphe des gens sympas sur les gens obtus, sans toutefois
entrer dans la danse, car ce sont les danseurs qui font aujourd'hui la vie
dure aux Juifs. Pas tous les danseurs, bien sûr, mais il faudrait avoir une
âme obnubilée par les tragédies advenues pour ne pas le reconnaître: l'
avenir de la haine est dans leur camp et non dans celui des fidèles de
Vichy. Dans le camp du sourire et non dans celui de la grimace. Parmi les
hommes humains et non parmi les hommes barbares. Dans le camp de la société
métissée et non dans celui de la nation ethnique. Dans le camp du respect et
non dans celui du rejet. Dans le camp expiatoire des « Plus jamais moi ! "
et non dans celui - éhonté - des « Français d' abord ! ». Dans les rangs des
inconditionnels de l' Autre et non chez les petits-bourgeois bornés qui
n'aiment que le Même.

(p.24) Or, comme l' a lumineusement montré le philosophe américain Michael W
alzer dans un article (p.25) publié par la revue Dissent et qu' aucun
périodique français n' a jugé bon de traduire, il n'y a pas une, mais quatre
guerres entre Israéliens et Palestiniens : la guerre d'usure palestinienne
pour l' extinction de l'État juif (et dont relèvent aussi bien les
attentats-suicides que la revendication du droit au retour), la guerre
palestinienne pour la création d'un État indépendant à côté d'Israël, la
guerre israélienne pour la sécurité et la défense d'Israël, la guerre
israélienne pour le renforcement des implantations et l' annexion de la plus
grande partie possible des territoires conquis en 1967. Il faut que « les
gens qui suivent les informations écrites ou télévisées " soient aveugles à
cette quadruple réalité (et aux deux batailles internes qui la prolongent)
pour que s'étale, sous leurs yeux scandalisés, l'évidence insoutenable et
monotone des persécuteurs en action. Grâce à la médiatisation permanente du
conflit, ils sont aux premières loges : ils ne ratent aucun épisode, ils
voient tout ce qui se passe, et pourtant, à l'instar d'Emmanuel Todd, ils ne
voient rien de ce qui est. Ils balayent, comme on enlève la poussière, les
événements du regard. Mauvaise volonté ? Frivolité zappeuse ? Non : hantise
du mal radical, ferveur égalitaire, culte de la tolérance. C' est de la part
la plus honorable d'eux-mêmes que procède leur insistante 'illusion d'
optique', (p.29) comme tous les intellectuels juifs, comme tous les Juifs
visibles, je reçois, ces temps-ci, des lettres désagréables. Après la
manifestation du 7 avril 2002 contre l' antisémitisme et le terrorisme, une
de mes correspondantes, excédée, m' a écrit ceci : " J'ai dû voir la police
fouiller les personnes qui voulaient traverser le cortège des drapeaux
israéliens que les jeunes excités en calotte bleu et blanc arboraient sûrs
de leur saint droit. Sur la place un petit "beur" d' à peine dix ans criait
à ses copains visiblement apeurés qui le retenaient : "Si seulement j' avais
une kalachnikov, je leur montrerais, moi !" Et je savais bien que je me
sentais plus proche cette fois de la vérité de ce petit miséreux que de tous
les jeunes qui triomphaient d'autosuffisance et de passion méprisante et
ignare sous leur calotte blanc et bleu. "

(p.30) Le " petit miséreux " en question n' a pas encore saisi de
kalachnikov. Selon toute vraisemblance, il ne le fera pas et en restera au
stade de la provocation verbale. Cette perspective, toutefois, n' est pas
vraiment rassurante car la langue qu'il entend autour de lui et qu'il
commence à articuler est la langue de l' islamisme et non celle du
progressisme. La lutte des classes ne lui dit rien, le djihad l'enchante.
Ses héros sont des figures religieuses, non des icônes révolutionnaires .
Saladin plutôt que Spartacus ou Che Guevara. Il vit dans un autre universel
et ce qui le fait enrager, d' ores et déjà, ce n'est pas le joug du
capitalisme et de l'impérialisme sur les prolétaires de tous les pays' c'est
l'humiliation des musulmans du monde entier.

Conditionné à souffrir d'Israël comme d'une écharde ou d'une morsure dans la
chair de l'Islam, il n'est même plus antisioniste : là-bas, ici, partout,
les Juifs, à ses yeux et dans ses mots, sont des Juifs et rien d' autre.

(p.34) (.) il ne faut pas confondre les ressentiments, ni prendre pour une
résurgence de l' antisémitisme français l' actuelle flambée de violence
contre les Juifs en France. Après avoir été passée sous silence précisément
parce qu'elle n'était pas imputable aux " petits Blancs » de la France
profonde, cette violence (p.35) d'origine arabo-musulmane a trouvé sinon une
approbation littérale, du moins une réception positive, une interprétation
bienveillante, une traduction présentable chez les Gaudin antichauvins qui
scandent aujourd'hui : " Nous sommes tous des immigrés! " ou : " Étrangers,
ne nous laissez pas seuls avec les Français !", comme ils entonnaient hier :
« Nous sommes tous des Juifs allemands!.", et qui ont tiré de l'histoire
cette leçon impeccablement généreuse : quoi qu'il arrive, prendre toujours
le parti de l'Autre.





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