
www.Usenet.com
| <-- __Chronological__ --> | <-- __Thread__ --> |
FRANCE: GENOCIDES (1995-2000) (21) Verschave François-Xavier, Noir silence / Qui arrêtera la Françafrique ?, éd. Les Arènes, 2000 SENEGAL (p.272) Jacques Chirac a quand même voulu rouler les mécaniques. Il a expédié 300 légionnaires à Dakar, pour une éventuelle protection ou évacuation des ressortissants français. « Ça, c'est ce qu'on dit toujours ", (p.273) expliquait l' ancien ministre de la Défense Jean-Pierre Chevènement devant la mission parlementaire sur le Rwanda . Pas dupe, Robert Gueï a énoncé l' évidence : « Si les Français interviennent, le sang coulera!" Il faut quand même se pincer pour croire que l'on a entendu cela d'un général ivoirien avant l' an 2000. Et se réjouir que la Françafrique n' ait pas cette fois voulu ou pu refuser l'évidence. (p.273) Si l' essentiel est sauvé, par la mise au rancart d'un dangereux pyromane, la Françafrique reste dans la maison. Les deux adjoints du général Gueï sont proches d' Alassane Ouattara. Celui-ci, débarrassé de son rival Bédié, cache encore moins ses ambitions. Il est, ai-je indiqué, solidement branché. Son ami Bouygues lui fournira sûrement eau et gaz à tous les étages. Robert Gueï lui-même a fait appel mi-janvier à son « grand frère" Jeannou Lacaze, conseiller des despotes couleur kaki. Plus inquiétant encore, sa première visite à l' étranger a été pour Charles Taylor, le 20 janvier . Selon le ministre libérien de l'Information, les deux hommes ont eu des entretiens « très fructueux et enrichissants. Ils ont parlé de la nécessité [.. .] de démocratiser la Côte d'Ivoire". On peut difficilement trouver conseiller moins qualifié... (p.277) Jacques Foccart est sans conteste le principal géniteur de la Françafrique. Pendant un demi-siècle, jusqu'à sa mort en 1997, il l'a conçue, couvée, cajolée, supervisée - tandis qu' elle lui échappait partiellement, dès l'accession de Giscard à l'Élysée. Tissée sous la IVe République, en soutien d'un gaullisme écarté du pouvoir, la Françafrique a été centralisée de 1958 à 1974 par le jacobin Foccart, en charge officielle des affaires africaines. Elle s'est ensuite décomposée, en plus d'une dizaine de réseaux et lobbies. Elle s' est familialisée et privatisée - presque aussitôt côté africain, par paliers côté français. On est passé du superintendant Foccart aux frères et neveux de Giscard, aux fils de Mitterrand et de Pasqua ; les Elf, Bouygues, Bolloré, ont pris leurs aises; les membres et correspondants des services secrets se sont taillé des fiefs rivaux, ou des sociétés de merce naires, etc. (.) La logique de la Françafrique est assez simple : c' est le double langage, le dualisme de l'officiel et du réel, de l'émergé et de l'immergé, du légal et de l'illégal, avec une forte domination du second terme. En 1960, De Gaulle a compris qu'il n'échapperait pas à une mutation radicale du droit international régissant les relations entre la France et ses colonies d'Afrique noire. Il a admis une légalité : l'indépendance. En même temps, il chargeait Jacques Foccart de satelliser (p.278) ces nouveaux États, d' organiser leur dépendance politique, économique, financière, militaire. La Ve République y est parvenue, en éliminant les opposants et promouvant les collaborateurs. La réalité mise en place, c'est donc l'illégalité érigée en système, l'infraction constante de l'indépendance proclamée. Qui dit illégalité dit secret, mécanismes cachés. La dépendance réelle a donc été masquée sous toutes sortes de déguisements, coutumiers des services secrets : vraies-fausses entreprises, vrais-faux mercenaires, sociétés-écrans, coopération bidon ou alibi, flux financiers parallèles. Installer durablement l'illégalité, c' est promouvoir les voyous, les escrocs, et finalement les mafias. C'est pourquoi la Françafrique est devenue si dangereuse. Elle ne durera pas éternellement, car l'indépendance réelle des Africains est inéluctable. Mais elle peut, dans la décennie à venir, commettre encore bien des dégâts, provoquer bien des drames. Il importe donc d'examiner les moteurs français de cette usine criminogène, pour enrayer leur nocivité ou les mettre au rebut. Cela suppose, entre autres, d' écarter les schémas d'irresponsabilité, dédouanant un peu trop vite les décideurs politiques français - qui doivent des comptes aux citoyens. Dans le deuxième tome de Ces Messieurs Afrique, Des réseaux aux lobbies 1, Antoine Glaser et Stephen Smith développent la thèse suivante : on serait passé des " réseaux ", qui impliquaient l'État français, aux « lobbies" privés. Dans le cadre de la normalisation mondialisée, les intervenants français feraient désormais comme tout le monde : du lobbying, depuis l'extérieur de l'État. Avantage de la thèse : la France instituée est désormais exonérée de tous les forfaits commis par certains Français. Ceux qui continuent de dénoncer sa responsabilité politique sont des « contempteurs de la vingt-cinquième heure". La décolonisation serait un objectif stratégique du pouvoir exécutif,la France se retirerait de l' Afrique, ses militaires n'interviendraient plus, la non-ingérence serait la règle, etc. 2 Le lecteur a pu voir ce qu'il en était. (p.281) La trop longue fréquentation des dictatures corrompues a ancré dans l'inavouable la majeure partie des pratiques "sécuritaires" de la France en Afrique. ~ex-puissance coloniale continue de décider, " au nom de la politique du moindre pire », qu'il faut défendre des tyrans contre leurs peuples. Le moindre pire est évidemment perçu comme la moindre atteinte aux intérêts matériels et immatériels français, tels que les perçoivent une minorité d'initiés. Ce n' est certes pas le moindre pire pour les peuples théoriquement décolonisés. (p.282) La DGSE, ex-Sdece, alias la "Piscine", est le plus célèbre des Services français. Elle rend compte directement au président de la République. Elle dispose de plus de quatre mille agents, et d'un budget d' au moins un milliard et demi de francs. Dès la fin des années quarante, Jacques Foccart a mis la main sur une partie du Sdece en gonflant considérablement, avec quelques amis, le groupe des réservistes du "service Action". Ils lui ont été précieux lors des complots du 13 mai 1958, puis lors des secousses qui ont marqué la fin de la guerre d' Algérie. Sur cette base, et en recyclant habilement les brebis égarées dans les impasses de l' Algérie française, Foccart a monté avec le fidèle Maurice Robert le fameux Sdece-Afrique : un État dans l'État, et surtout dans les "États" africains. Ainsi valsèrent plusieurs chefs de ces États sous tutelle, jusqu' à ce que le champ post-colonial ne fut plus dirigé que par des " amis". A la notable exception de Sékou Touré, que les assauts répétés du Sdece contribuèrent à détraquer. Chaque président "ami" est chaperonné par un officier de la DGSE, un conseiller-présidence, qui veille à sa sécurité... jusqu' au jour où l'on décide de ne plus y veiller. Le gêneur est alors écarté, tel le Comorien Djohar par Bob Denard, ou éliminé, comme Sylvanus Olympio. La DGSE reste omniprésente en Françafrique. Ce n'est pas Michel Roussin, ancien haut responsable de ce service, qui le démentira : (p.283) lorsqu'en 1993 on lui confia le portefeuille de la Coopération, il truffa son cabinet d'encartés à la « Piscine ». (p.293) Chef des armées, le président de la République est le patron des Services, mais sa vision géopolitique est cultivée jour après jour par les notes qu'ils lui destinent. Au Caire, le 8 avril 1996, Jacques Chirac fait l' éloge d'une « grande politique arabe " et méditerranéenne de la France, où ni la démocratie, ni l'Etat de droit n'ont de place. Il prononce ce discours devant une carte hautement significative : l'Irak et le Soudan sont inclus dans les États arabes 2. En ces deux pays pourtant, aux frontières dessinées par la colonisation, les populations arabes sont nettement minoritaires. En leur nom, des dictatures sanglantes massacrent ou "normalisent" sans états d' âme les autres peuples et communautés linguistiques ou religieuses. Jacques Chirac préfère ne pas le savoir, lui qui, Premier ministre (1974-1976), initiale surarmement de Saddam Hussein à fonds publics perdus. Durant l'été 1996, il visite le Qatar. Pour mieux fourguer ses avions et ses chars, la France est liée par un accord de défense avec ce lointain émirat. Un journaliste décèle une nostalgie d'Empire dans la « grande politique arabe » du Président. Celui-ci sort alors le grand jeu : «le suis fier de l'Empire français et de ce que la France y a fait. Il faudra bien que tout le monde s'habitue à ce que la France défende à la fois ses intérêts et ses idées partout dans le monde". Souvenons-nous que cet Empire français s'est édifié sur des préjugés et un apartheid raciaux, et que nombre de ses zélateurs, à commencer par Lyautey, ont prôné la manipulation ethniciste. Les (p.294) Services dressèrent ainsi en Indochine les ethnies minoritaires contre les indépendantistes d'Hô Chi Minh, ils attisèrent au Cameroun un racisme anti-Bamiléké. On trouve encore aujourd'hui de tels schémas. Parfois leurs colporteurs eux-mêmes en sont dupes. (p.295) Auprès des chefs d'État françafricains, la DGSE ne se contente pas de déployer un "conseiller-présidence". Elle forme aussi, fréquemment, des gardes présidentielles (GP) - trop claniques pour être publiquement instruites : au Togo, en Côte d'Ivoire, au Gabon, au Cameroun, au Tchad, etc. En 1998, elle met sur pied la garde présidentielle Cobra de Sassou-Nguesso, au Congo-Brazza . Selon un prêtre français vivant au Rwanda , « deux semaines avant le génocide, qui a débuté sous l'impulsion de la garde présidentielle, l'offi'cier français qui conseillait les tueurs de la GP a quitté précipitamment Kigali ». De 1990 à fin 1993, c'est un "ancien" de la DGSE, le colonel Didier Tauzin (alias Thibaut), qui a été le conseiller militaire du général Habyarimana. À l' époque, les instructeurs français vivaient dans les mêmes camps que les soudards se rodant aux premiers massacres. Revenu au Rwanda à la tête de l'un des régiments de Turquoise, le colonel Tauzin déclare en juillet 1994 qu'en cas d'offensive vers les positions françaises, « nous tirerons dans le FPR, sans état d'âme ", et qu'il ne ferait «pas de quartier". (p.300) On est assez inquiet d'apprendre, du Réseau Voltaire, les noms de deux anciens (?) officiers de cette "Sécurité militaire" . le bras droit de Jean-Marie Le Pen, Bruno Gollnish, qui fut secrétaire général des Centres d'études et de recherches de la Défense; et Bernard Courcelle, qui organisa et dirigea durant cinq ans la milice du Front national, le... DPS (Département protection sécurité). La proximité des sigles n'est pas anodine : les membres du DPS disent "la" DPS... Bernard Courcelle a fait ses armes dans la "coloniale", au 6e RPIMa. Passé à la DPSD, il s'y occupe « de la surveillance des trafics d' armes et des mercenaires ». Ce qui ne l' empêche pas de passer par le Groupe 11, une société de sécurité, laissée par la suite à son frère Nicolas, et qui fera parler d' elle ; divers articles l' ont mêlée au recrutement de mercenaires français dans les deux Congos, au service de Mobutu et des partisans de Sassou Nguesso . (p.301) En 1994, Jean-Marie Le Pen cherche un bon professionnel pour diriger son service d' ordre. Son ami l' ex-commissaire Charles Pellegrini (un ancien de la cellule élyséenne, mêlé à ses écoutes officieuses) lui recommande Bernard Courcelle. Sans transition, le protecteur d'Anne Pingeot devient le patron des paramilitaires du Front national - entre 1 700 et 3000 hommes, issus pour une bonne part des commandos parachutistes, de la Légion étrangère, de la gendarmerie et de la police. On suppose que Le Pen n'a pas recruté un adversaire idéologique pour diriger sa garde présidentielle . (.) Le Congo-B étant de plus en plus nettement rattaché au domaine privé élyséen, on s' aperçoit que ce chef d'une milice d' extrême-droite ne s' est guère, en dix ans, éloigné du coeur du pouvoir. A-t-il jamais cessé d' être en service commandé ? (1. " Si ces informations sont avérées, alors cela voudrait dire que le président de la République [François Mitterrand] ne se serait pas contenté d'instrumentaliser le FN, mais qu'il aurait eu des relations plus qu'équivoques avec lui", déclare le député vert Noël Mamère au Parisien (11/01/1999).) (p.324) Pour sauver Mobutu, en 1996, Paris a fait appel aux épurateurs de la Grande Serbie et aux milieux d' extrême-droite - entre service d'ordre du Front national et sociétés de sécurité, gavées d'anciens militaires, policiers ou militants fascisants. Le Réseau Voltaire jette une lumière crue sur une dizaine de sociétés plus ou moins liées au Département protection et sécurité (DPS) du Front national , ou à sa dissidence mégrétiste, le Département protection assistance (DPA) : - Nicolas Courcelle (frère de Bernard, officier de la DPSD puis chef du DPS), dirige depuis 1987 la société de sécurité Groupe 11. Il fut au préalable légionnaire parachutiste, responsable départemental du FN Jeunesse, garde du corps du marchand de canons Akram Ojjeh. (p.331) On l' a vu à propos du Zaïre- elle n'hésite pas à recruter hors fron tières - en Belgique et en ex-Yougoslavie, par exemple. Bruxelles est devenue une plaque tournante du recrutement. Ce fut déjà le cas au moment du génocide rwandais. Une filière de mercenaires a été réactivée mi-mai 1994 dans le quartier zaïrois de Bruxelles surnommé "Matongé", pour épauler l' armée et les milices du Hutu power. Intermédiaires : un marchand d'armes belge, son collaborateur italien, un noble français d'origine belge installé dans l'Essonne, conseiller spécial de plusieurs chefs d'Etat africains, un ancien chef mercenaire des Comores, un ancien officier zaïrois, " homme lige du milliardaire libanais Abdoul K. (fournisseur de tout temps des gardes présidentielles zaïroise et rwandaise) ". Début juillet 1994, l'équipe de "Matongé" avait déjà effectué sept "expéditions" vers le bastion nord-ouest de Gisenyi, via Goma au Zaïre . L'histoire est intéressante, pas seulement parce qu' elle devrait relever du Tribunal pénal international d' Arusha. Elle semble confirmer l'hypothèse d'une dérégulation mondialisée, échappant à tout contrôle étatique. Mais le noble français et l'ancien chef mercenaire des Comores ne peuvent opérer qu' avec la bienveillance des Services français. Surtout, le point de passage obligé de l'opération, l'aéroport de Goma, était sous contrôle militaire français... Quand le journaliste Patrick de Saint-Exupéry interroge un officier tricolore sur les nombreux témoignages attestant la présence de soldats blancs francophones durant le génocide, le militaire a beau jeu de répondre qu'il s' agit «probablement de mercenaires "... C' est aussi ce que l' on nous dit lorsque nous questionnons des officiels parisiens sur la présence, dans les guerres civiles des deux Congos, de commandos français "mis en disponibilité", ou " en congé sans solde". La liberté du commerce est volontiers invoquée. En l'occurrence, la liberté est moins farouche que le commerce. (p.333) Le président sierra-léonais Tejan Kabbah avait été incontestablement élu - à la différence de la plupart des chefs d'État du "pré carré" francophone. Une clique peu recommandable le chassa du pouvoir. En Grande-Bretagne, lorsqu'il apparut que l' entreprise de sécurité Sandline avait obtenu le feu vert pour aider au rétablissement de Kabbah, la presse protesta avec véhémence. Et le ministre des Affaires étrangères faillit en perdre son portefeuille. Voilà qui est "trop British" ! En France, la presse doit se contenter de déplorer le verrouillage par le secret-défense, doublé d'une trop fréquente autocensure du Parlement. Cette autocensure s'est donnée en spectacle lors des séances publiques de la mission d'information sur le Rwanda : " Les auditions furent décevantes, voire pathétiques. /.../ Des témoins /.../ n'ont pas relaté 1'ambiance du Rwanda des années 90-94, la relation d'extrême proximité entre Français et Hutus, le racisme flagrant envers ces Tutsis d'Ouganda qualifiés de " Khmers noirs", l'évidence que Paris et Kigali travaillaient la main dans la main. /.../ Bien des aspects relèvent des services spéciaux, d' officines plus ou moins connues, d' agents d'influence, de réseaux politiques ou financiers. Il est difficile d' arriver à des conclusions sérieuses sans plonger dans cet univers du secret. Or les députés s'y sont refusé. Le monde de la "Françafrique" n' a pas été sondé. Un homme comme Barril /.../ n'a pas été auditionné . » Le scénario sur lequel travaillent les services secrets français - le recours massif aux sociétés de mercenaires - est inadmissible. Pendant quatre décennies, Jacques Foccart a multiplié en Afrique les interventions masquées par l'utilisation de mercenaires, genre Denard. Le régime sud-africain d'apartheid a fait de même. C'est bien pratique, même si les effets en termes de guerre civile (Angola, Mozambique) sont souvent horribles. Cela fait donc école. Les États-Unis s'y sont mis.
| <-- __Chronological__ --> | <-- __Thread__ --> |